Quelle musique traditionnelle bretonne ? Quelles musiques en Bretagne ?4 avril 2009
Penchons-nous ici tant, sur la musique traditionnelle bretonne, que sur toute autre musique composée ou jouée par des Bretons ou Bretonnes.
Evidemment entre un Glenmor (1931-1996) et un Miossec ; entre un Dan ar Braz et le compositeur classique Joseph-Guy Ropartz (1864 – 1955) ; entre un Alan Stivell et une Yelle ; entre un Renan Luce et le Bagad de Lann Bihoué ; entre un Denez Prigent, un Philippe Pascal ou un Yann Tiersen ; entre un Red Cardell et un Pierre-Yves Moign… les différences sont là !
- Comment caractérisez-vous la musique bretonne traditionnelle ? Qu’est-ce qui pourrait la résumer en trois mots ?
- Quelle autre musique que celle traditionnelle rattachez-vous particulièrement à la Bretagne ? La Bretagne est-elle « Jazz », est-elle « rock », est-elle « contemporaine », techno… ou autre ?
- Comment caractérisez-vous plus généralement la création musicale en Bretagne ?

Époustouflante, Ébouriffante, Exubérante, la Bretagne est musique.
Arrivé il y a une année, je découvre une richesse, une diversité comme ce que l’on a connu dans les années 60-70 !
La musique bretonne se métisse avec toutes les cultures, tous les styles, et reste de la musique aux colorations celtes.
En contrepartie, les poches des Bretons n’étant pas plus profondes que celles de leurs contemporains, ces merveilleux musiciens doivent aller chercher leur subsistance à l’extérieur de la Bretagne.
Que de questions…… !!!
;-)
“musiques bretonnes” concept réducteur pour les brittophobes et ” caverne d’ali baba pour les amateurs éclairés… les musiques bretonnes car elles sont si diverses dans leur unicité, paradoxalement… ces musiques dont les ingrédients sont irlandais ,écossais, gallois et surtout pas anglais ( tant pis pour Amazing Grace qui me fait fondre, mais la cornemuse sauve le tout…)
La musique bretonne est avant tout celte, de la Galice à l’île de Man, de l’Acadie à l’Australie( qu’on me pardonne ce blasphème)…Comme le dit JluK, la musique bretonne se métisse pour le plus grand plaisir de ceux qui l’aiment…La biniouserie ne fait plus recette et lorsque l’on parle des musiques traditionnelles bretonnes , se trouve toujours accolée l’expression ” arrangement”. c’est un signe…La musique bretonne est moderne, Stivell lui a donné ses lettres de noblesse universelle , Dan nous a transmis l’héritage, et Gilles la colère et la tendresse du peuple breton…
Elle est “jazzie” avec Didier Squiban
Elle est ” rock” avec Nolwenn Korbell
Elle est ” techno” avec Denez Prigent
Elle est ” contemporaine” avec Yann Tiersen et Miossec
ELLE EST UNIVERSELLE AVEC LE GRAND ALAN !!!!!
- Comment caractérisez-vous la musique bretonne traditionnelle ? Qu’est-ce qui pourrait la résumer en trois mots ?
Elle est “résistante” ! (aux modes, aux prescriptions des media dominants), elle est diverse (la “gwerz” n’est pas le “kan ha diskan”, par exemple). Elle sait rencontrer d’autres musiques (traditionnelles d’autres pays, classique, ou “moderne” : techno, …
Quelle autre musique que celle traditionnelle rattachez-vous particulièrement à la Bretagne ? La Bretagne est-elle « Jazz », est-elle « rock », est-elle « contemporaine », techno… ou autre ?
On peut rencontrer toutes sortes de musiques en Bretagne, en breton, en français ou en anglais, ou sans paroles. Mais je ne saurais dire laquelle serait plus facilement que d’autres rattachable à la Bretagne.
Il manque selon moi un Bartok breton, un musicien “classique” contemporain (XXième ou XXIième siècle).
Comment caractérisez-vous plus généralement la création musicale en Bretagne ?
D’une très grande diversité, qui rend difficile d’en donner des caractéristiques particulières.
Le nombre de groupes et d’artistes bretons est important, mais je trouve que leur musique est relativement faible dans l’ensemble. Le biniou et la bombarde métissés à toutes les sauces est souvent inaudible (pour moi) et le succès des groupes bretons dépassent d’ailleurs rarement le milieu des festoù-noz… C’est dire!
Quelques artistes bretons remarquables : Miossec, Stivell, Nolwenn Korbell, Kohann, Matmatah (album “La Ouache”, surtout) qui ont trouvé le succès sans perdre complètement leur âme bretonne.
Il y a aussi Yelle ou Renan Luce… Mais sont-ils bretons dans leur art et dans leur cœur ?
Ce qui manque, c’est une scène bretonnante de qualité (fluidité de la langue) et plus développée comme au Pays-de-Galles avec la langue galloise.
Bonjour
N’oublions pas Annie Ebrel, aussi.
Je pense que les musiciens bretons sont très créatifs comme tous les artistes.. ils savent “mélanger” les genres” mais quelque par il y a toujours une touche où l’on ressent la Bretagne.
Je ne sais pas si je suis très claire;
- Le nombre de groupes et d’artistes bretons est important, mais je trouve que leur musique est relativement faible dans l’ensemble.
Il ne peut pas y avoir “que” des artistes “remarquables”. Pour qu’il y ait un certain nombre d’artistes remarquables, il faut qu’il y ait beaucoup de musiciens. Après il faut souhaité que le nombre d’artistes “remarquables” soit le plus important possible. Est-ce que le niveau de la musique en Bretagne est faible ? Je n’en suis pas sûr. Il y a aussi une affaire de goût, et le “grand” public ne va pas toujours spontanément vers ce qui est de qualité, parce que c’est plus exigeant.
- Le succès des groupes bretons dépassent d’ailleurs rarement le milieu des festoù-noz… C’est dire!
Il y en a plus à circuler au delà des frontières de la Bretagne qu’on ne le pense, à mon avis. Je ne pense pas que les “professionnels”, ceux qui vivent de leur musique, peuvent le faire en se produisant uniquement en Bretagne, et encore moins uniquement dans les festoù-noz.
Même certains “amateurs” se produisent en dehors de la Bretagne.
- Quelques artistes bretons remarquables : Miossec, Stivell, Nolwenn Korbell, Kohann, Matmatah (album “La Ouache”, surtout) qui ont trouvé le succès sans perdre complètement leur âme bretonne.
On peut essayer d’en faire une liste plus complète.
Comme Douar-Nevez, je rajouterai tout de suite :
Annie Ebrel.
Erik Marchand (et sa Kreiz Breizh Akademi)
Dom Duff
Yann-Fañch Kemener
Denez Prigent
Didier Squiban
Yann Raoul
L’ “amateur” Marcel Le Guilloux
Bagad Roñsed Mor Lokoal Mendon
Pascal Lamour
Certains morceaux de EV (mais pas tout, loin de là, à mon avis)
Sofi Le Hunsec
Yann Tiersen
Marthe Vassalo (et Loened Fall)
Manu Lann-Huel
pour ceux que je connais.
Voici deux listes de musiciens :
http://www.celticsons.com/
http://rainy-days.forumactif.com/rubrique-bretagne-f1/blogs-de-groupes-ou-musiciens-bretons-t533.htm
A noter que Kohann est la musique de “Le jour de la jupe”, avec Isabelle Adjani, film passé sur Arte et qui passe dans les salles de cinéma en ce moment. Pourtant la notoriété de Kohann reste aussi faible que celles de la plupart des musiciens breton Alors qu’Isabelle Adjani a dit qu’elle écoutait Kohann tous les jours !).
Je m’aperçois déjà que j’en ai oublié, même dans ce que je connais : alors, deux autres groupes tout à fait remarquables :
Ozan Trio
Obree Alie
« et le “grand” public ne va pas toujours spontanément vers ce qui est de qualité, parce que c’est plus exigeant. »
Si la musique de qualité échappe parfois au grand public, celle-ci échappe rarement aux découvreurs et aux médias. Bien-sûr, on parle parfois des artistes bretons dans ces derniers mais seulement quand ils œuvrent dans le registre traditionnel et provincial cher aux parisiens déracinés.
« Il y en a plus à circuler au delà des frontières de la Bretagne qu’on ne le pense »
Sans doute mais souvent dans un registre breton traditionnel ou dans des concert de style “world/ethnic music”.
« On peut essayer d’en faire une liste plus complète. Comme Douar-Nevez, je rajouterai tout de suite :
Annie Ebrel, Erik Marchand (et sa Kreiz Breizh Akademi), Dom Duff, Yann-Fañch Kemener, Denez Prigent »
Je ne conteste pas le talent d’artistes comme Y.-F. Kemener, M.Vassalo, Sofi Le Hunsec, A. Ebrel… mais leur registre est celui de la musique traditionnelle et ils n’intéressent donc qu’un public limité.
J’aime beaucoup moins les tentatives de modernisation et de “métissage” par nombre de groupes et d’artistes bretons.
« la notoriété de Kohann reste aussi faible que celles de la plupart des musiciens breton »
Dans le milieu breton des festoù noz, sans doute! Mais pas dans le milieu pop/electro parisien londonien ou tokyoïte… Elle est là la performance!
Ce qui manque, c’est une scène bretonnante de qualité (fluidité de la langue) et plus développée comme au Pays-de-Galles avec la langue galloise.
Le gallois a mieux résisté que le breton, donc forcément plus il y a de locuteurs d’une langue, plus il y a de chance de trouver des chanteurs dans cette langue. Mais qui a voulu tuer la langue bretonne ?
Je ne connais d’ailleurs pas beaucoup la musique du Pays-de-Galles, elle n’est pas beaucoup arrivée jusqu’à mes oreilles. Mais je veux bien croire qu’elle ait dépassé les limites du Pays-de-Galles.
“le registre traditionnel et provincial cher aux parisiens déracinés.”
Que veut dire “provincial” dans ce contexte ?
“leur registre est celui de la musique traditionnelle et ils n’intéressent donc qu’un public limité.”
Annie Ebrel, Marthe Vassalo , et d’autres font la musique qu’ils ont envie de faire sans chercher à plaire à tout prix. Ce n’est pas de la musique traditionnelle, ou pas “que” traditionnelle. C’est la musique qu’ils font aujourd’hui, en s’insérrant plus ou moins dans une tradition de musique bretonne. C’est ce qu’ils font, et heureusement qu’ils le font, et je ne vois pas au nom de quoi on va le leur reprocher.
“J’aime beaucoup moins les tentatives de modernisation et de “métissage” par nombre de groupes et d’artistes bretons.”
Ceux qui ne font pas de “métissage” et de “modernisation”on le leur reproche, ceux qui en font, on le leur reproche aussi ! Pauvres artistes bretons !
“Dans le milieu breton des festoù noz, sans doute! Mais pas dans le milieu pop/electro parisien londonien ou tokyoïte… Elle est là la performance!”
J’ai un peu de mal à suivre !
S’il s’agit de dire qu’on entend pas Kohann dans les festoù-noz, eh ben, comme on distingue la musique de festoù-noz (kan-ha-diskan, …), de la musique de concert, il n’y a à priori pas plus de chance de les voir dans un fest-noz que dans un festival de jazz ou de musique “classique” !
S’il s’agit de faire du “milieu pop/electro parisien londonien ou tokyoïte…” le summum et la référence en matière de bons goûts musicaux, par rapport au milieu “provincial” des festoù-noz, eh ben, … c’est un point de vue.
Moi je pense que Annie Ebrel et Marthe Vassalo, Mozart et Bartok, c’est supérieur à la pop/electro fut-elle parisienne-londonienne-tokyoïste.
Annie Ebrel et Marthe Vassalo, comme les autres chanteurs qui font du fest-noz ET de la scène, ont deux registres différents, un pour le fest-noz, et un pour la scène. Le fest-noz n’est qu’une partie de la musique bretonne, la musique à danser.
Juste un mot sur Kohann : je pense qu’il faut distinguer notoriété (clairement établie pour Kohann) et succès sur le terrain (qui reste à faire). Mais à qui la faute ? Qui programme Kohann sur la terre bretonne ?
Ha pis oui, un site non officiel recommandé : http://www.kohann.com
Voilà de la bonne zique bretonne
http://www.letelegramme.com/local/cotes-d-armor/lannion-paimpol/paimpol/paimpol/rap-breton-raggalendo-fete-ce-soir-ses-trois-ans-10-04-2009-329823.php
bon je crois que le fossé est énorme entre tous ceux qui prennent la musik bretonne comme une plaisanterie “lipik breizhou” (raggalendo) et ceux qui se la jouent trad’ genre kan ar bobl et qui, depuis une bonne génération, oeuvrent sans relâche pour le découragement et la non-spontanéité… sans parler de la “breizh akademi” qui, toute imbibée de la science infuse des dieux, croit bon de reinventer la musique bretonnne et de sommer de mettre au pas tous ceux qui ne frémiraient pas au jacassement de leurs crécelles. Je retiens pour ma part Stivell à l”olympia et les soeurs goadec, après on peut oublier…
Ce n’est pas que la musique, c’est toute une âme qui s’offre par l’extraordinaire fertilité de la musique, du chant et de la danse qui ensemble forment aujourd’hui le territoire privilégié de l’expression culturelle et la traduction la plus exemplaire du syncrétisme breton.
A la base pourtant, comme a pu le montrer Le Guilc’her, mélodies et instruments bretons se rattachent suffisamment au tronc commun des musiques médiévales européennes pour ne pas s’en distinguer outre mesure. Ce qui imprime le caractère remarquable de l’ensemble musique-chant-danse en Bretagne tient donc beaucoup moins d’une singularité originelle que d’une énorme capacité d’évolution, d’innovation, d’adaptation et de transmission au travers des siècles. Pour tout dire, ce n’est pas tant la trame mélodique, instrumentale ou chorégraphique de la musique bretonne qui construit son succès et sa vitalité, mais plutôt sa capacité à traduire toujours une manière d’être ensemble et de communier avec un milieu et un présent. L’illustration la plus probante de cette si rare vertu trouve tout son sens et son expression dans le fest-noz, phénomène à peu près unique en Europe de manifestation traditionnelle dans un contexte absolument moderne. Le fest-noz, tel qu’on le connaît aujourd’hui, correspond certes à une création récente, mais qui perpétue en l’adaptant sans cesse une pratique immémoriale d’assemblée collective autour du chant, de la musique et de la danse dont n’est finalement pas très éloignée le concept des raves. Le fest-noz reste unique en son genre par la subtile fusion qu’il instaure entre tradition et modernité dans les musiques et plus encore peut-être par la réunion qu’il provoque entre générations et parfois même, entre cultures. Paradoxalement, si le fest-noz constitue toujours un évènement largement ouvert à tous (pas d’initiation obligatoire !), force est pourtant de constater qu’il demeure un phénomène strictement breton : s’il est communément partagé d’un bout à l’autre de la Bretagne, même s’il se plait à essaimer sporadiquement aux quatre coins de la planète, il traduit pourtant comme une quintessence identitaire spécifique. Aujourd’hui, rares sont les communes à ne pas organiser au moins une fois l’an “leur” fest-noz. Jeunes et moins jeunes migrent ainsi d’un bout à l’autre du pays l’espace d’une nuit pour des retrouvailles dont l’atmosphère n’existe nulle part ailleurs et qui tient pour beaucoup à sa dimension collective : danses collectives, communion entre danseurs et musiciens ou chanteurs et, bien sûr, joyeuses libations après l’effort autour de la buvette : tout, dans le fest-noz, est une invitation au partage. Extraordinaire à quelques centaines de personnes, il tient parfois du fantastique quand le rassemblement atteint plusieurs milliers de personnes, comme parfois à Cléguérec ou à Chateauneuf-du-Faou. Même si la beauté de la danse y perd parfois, qui n’a pas goûté au plaisir d’une suite plinn interminable dans une salle pleine à craquer, au trépignement cadencé des milliers de pieds foulant le sol en mesure, à la houle ample des têtes et au défilé des ravissements, n’a pas mené l’expérience à son paroxysme !
Pour réussir ce pari insensé, pour rendre la musique et la danse capables parfois de rivaliser avec les productions des majors, il fallait certes un fonds culturel exceptionnel mais plus encore sans doute des hommes et des femmes fermement accrochés à l’idée d’en faire un lien avec leurs semblables et avec leur époque. Si la tradition orale n’est plus vraiment de mise en Bretagne, elle n’en a pas moins contribué à rendre possible cette évolution continue. Ainsi persistent à surgir encore des chants composés voici des siècles, évidemment transformés, appauvris parfois, enrichis souvent, de cette chaîne ininterrompue d’interprètes obscurs ou célèbres, inlassablement légués à des collecteurs qui eux-mêmes s’en font les interprètes, et ainsi de suite. A côté des célèbres compilateurs de la fin du XIXème siècle, comme Luzel ou La Villemarqué, ce sont donc principalement des anonymes qui ont fait l’essentiel de la transmission. Les frères Morvan aujourd’hui, figures patentées de moult festoù-noz, adeptes du kan-ha-diskan à trois, enchaînent encore des histoires apprises de leurs parents et de leurs proches. Yann-Fanch Kemener a appris ses premiers chants auprès d’une Mme Bertrand, comme Erik Marchand a fait ses gammes aux côtés de Manu Kerjean et de Marcel Guillou ou comme Denez Prigent doit beaucoup à sa propre mère. Louise et Annie Ebrel, Nolùen Le Buhé ou Marthe Vassalot poursuivent l’oeuvre des soeurs Goadec. De même, les sonneurs de couple (biniou/bombarde) font d’abord leurs armes auprès de leurs aînés, glanant ici ou là les multiples trames de leurs gavottes ou de leurs fisels qu’ils nous serviront plus tard bidouillés à leur convenance.
Ce tissu d’individualités étroitement imbriquées s’articule sur le cadre dense des multiples associations comme Kendalc’h ou Dastum, cercles celtiques ou bagadoù pour constituer ensemble un maillage culturel d’une exceptionnelle densité et le fondement solide permettant dès lors toutes les audaces, tous les mélanges, toutes les expériences musicales possibles et imaginables, à partir d’une même trame mélodique et rythmique. On pense bien sûr à l’incroyable capacité de renouvellement d’un Alan Stivell, ou à l’expérience médiévo-contemporaine des Tri Yann, mais cette propension au partage, à l’échangisme musical, s’est maintenant imposée comme la constante et la richesse particulière de la musique bretonne, qui sait voyager partout et sous des habits fort divers. Alliances avec le jazz, avec le guitariste Jacques Pellen, le pianiste Didier Squiban ou des groupes comme Skolvan ou Zap, ou plus près de nous avec Gwenfol, qui a introduit les cuivres en fest-noz. Tendances plus orientales pour le parcours d’Erik Marchand et de son comparse Titi Robin, avec le taraf roumain de Caransebes ou des ensembles vocaux de Sardaigne ou d’Albanie. Ancrage dans le rock pour Ar Re Yaouank, les frères Guichen ou pour E.V., création de techno-gwerzioù pour Denez Prigent, pop baladeuse et trans-celtique pour Dan Ar Braz, ou encore chanson à texte pour Gilles Servat ou Manu Lannhuel : peu de territoires sont restés terre vierge pour les musiciens et les chanteurs bretons !
Je ne peux pas ne pas citer ici aussi deux expériences emblématiques de l’étonnant foisonnement de ces dernières années, tout autant que de la capacité de la musique bretonne à hisser ses thèmes au plus haut niveau de la maîtrise et de la création artistiques : je veux parler des groupes Gwerz et Barzaz. Pas vraiment disparus, puisque leurs membres continuent leur aventure au sein de formations diverses (et notamment Skolvan), plutôt en transformations perpétuelles, ces deux groupes reflètent admirablement la dynamique culturelle bretonne. Gwerz réunissait autour du chanteur Erik Marchand quatre musiciens d’exception : Jacky Molard (violon), son frère Patrick (biniou-koz et uileann pipe), Youenn Le Bihan (bombarde et piston), et enfin Soïg Siberil à la guitare. Si la perfection est une notion étrangère à la musique, ces cinq-là ont tout fait pour qu’il en soit autrement ! Côté Barzaz, on trouvait autour de Yann-Fanch Kemener le sémillant Jean-Michel Veillon (flûtes), l’imperturbable Gilles Le Bigot (guitares) et l’étonnant percussionniste David « Hopi » Hopkins. Ces deux groupes livrèrent peu d’opus, mais lesquels ! Et aussi quelques concerts qui furent souvent des triomphes. Ceux donnés au festival de Cléguérec dans les années 1990 furent, à maints égards, des moments uniques, non reproductibles, indicibles. Car la formidable maîtrise que ces deux formations avaient atteinte, l’une comme l’autre l’ont transformée en émotion pure, conférant à leur musique une quasi-matérialité, physiquement sensible, liant indéfectiblement les musiciens au public.
Le ressenti d’un concert est le plus souvent affaire personnelle, mais de tous ceux et celles qui, comme moi, ont vécu ceux-là, il ressort pourtant une étrange unanimité, le sentiment partagé que la musique alors avait atteint à la célébration, la communion entre un peuple et une terre réunis autour d’un même brasier musical dont l’intensité était l’expression d’une extase matérielle, d’une culture debout et signifiante : la souveraineté retrouvée de la parole.
Entre les Bretons qui voient la Bretagne toujours au second degré et les “ayatollahs” de la musique trad., il y a tout un monde encore (presque) inexploré.
Excellent commentaire de Bern Morel !
Un exemple de ce que les Bretons peuvent oser : Raggalendo !
http://www.letelegramme.com/local/cotes-d-armor/lannion-paimpol/paimpol/paimpol/rap-breton-raggalendo-fete-ce-soir-ses-trois-ans-10-04-2009-329823.php
Ce groupe a déjà été évoqué par Fred. C’est marrant, un peu d’humour et d’auto-dérision ne fait pas de mal. Espérons juste que ça ne devienne pas pour le “grand public” la seule image de la culture bretonne : un accent de grand-mêre et une coiffe…
> Merci Bern Morel pour votre commentaire, très complet et pénétrant. Bien noté pour Gwerz et Barzaz ainsi que tous les autres noms d’artistes qui émergent actuellement. Sur le fond, vous dites : “il fallait certes un fonds culturel exceptionnel mais plus encore sans doute des hommes et des femmes fermement accrochés à l’idée d’en faire un lien avec leurs semblables et avec leur époque. Si la tradition orale n’est plus vraiment de mise en Bretagne, elle n’en a pas moins contribué à rendre possible cette évolution continue.”
Cette idée de lien et de tradition orale nous ramène semble-t-il aux langues bretonnes.
Comment envisagez-vous, pour l’avenir, la transmission de cette énergie, telle que vous la décrivez, dans le cas où les langues bretonnes sont moins parlées que jadis et dans l’hypothèse - que vous semblez soulever - que ce sont elles qui ont contribué à cette transmission ? Autrement dit, les canaux de diffusion modernes (disques, concerts, web) sont-il des transmetteurs assez “puissants” comparativement à la tradition orale des Anciens pour permettre à la triade musique-chant-danse bretonne de maintenir vivant ce “coeur vivant” que vous décrivez ?
Chè, Gwen, Younn : comment interprétez-vous le sens profond de la musique qui joue sur le second degré ? Pourquoi cet humour, est-il totalement inédit, ou le fruit d’une tradition ancienne mais revisitée ? Est-ce de l’auto-dérision ou bien plutôt une douce provocation à l’encontre de l’extérieur ? Une manière de défendre l’identité, comme en creux ? Ou bien plus prosaïquement un dévoiement lié à la recherche d’audience et la nécessité de “percer” ?
Laurent Javault dit :
“Pourquoi cet humour, est-il totalement inédit, ou le fruit d’une tradition ancienne mais revisitée ?”
> Il me semble qu’effectivement cela s’inscrit dans une tradition humoristique assez ancienne. Tout comme la démarche générale qui est typiquement bretonne. En Bretagne on n’a jamais fait table rase du passé, et on a toujours fait du neuf à partir du vieux, avec un vrai respect de ce “vieux”, même dans la dérision.
“Est-ce de l’auto-dérision ou bien plutôt une douce provocation à l’encontre de l’extérieur ? Une manière de défendre l’identité, comme en creux ?”
> En effet c’est avant tout une manière moderne de faire vivre quelques morceaux d’identité bretonne. Dans le cas de Raggalendo, le fait de porter le costume, même un peu n’importe comment et en chantant du rap, c’est une manière de rendre hommage aux grands-mères, qui auraient sans doute fait le même genre de musique si le hip-hop avait été de leur époque !
Il y a aussi dans cette démarche une manière de sortir d’un certain passéisme. Le monde, comme la Bretagne, a toujours évolué. Les jeunes Bretons d’aujourd’hui aiment le rap ? alors donnons-leur à écouter du rap “maison”, du rap breton ! ça me semble être une bonne démarche, qui renoue avec la tradition bretonne qui a toujours associé culture “ancestrale” et modernité.
A noter que Raggalendo a collaboré avec Iwan B, qui a le mérite d’être un des rares artistes à faire du rap en breton, ainsi qu’avec la chanteuse Nolwenn Korbell, qu’on ne présente plus, qui chante également en breton.
Il faut noter qu’on est à une époque particulière de l’histoire, celui de la mondialisation généralisée, où il ne semble plus possible de créer des traditions particulières mais où tout le monde en vient à faire la même chose, une seule musique (même si les divers genre subsiste : musique savante, rock, pop, jazz, …)
Donc abandonner ce qui fait la particularité de telle ou telle population dans le domaine de la musique revient à abandonner toute espèce d’originalité.
Et comme les musiciens anglo-saxons sont très forts musicalement parlant, on a parfois l’impression que les musiciens des contrées non-anglosaxonnes cherchent au mieux à les égaler en y parvenant très rarement.
Donc avoir une tradition musicale en Bretagne est une très grande chance et doit continuer à être cultivée.
A noter également que certains apprennent le breton pour pouvoir chanter dans cette langue, voir le chante sans forcément savoir le parler.
En réponse à Laurent.
Je pense qu’il faut considérer les expressions culturelles, dont l’ensemble musique-chant-danse fait évidemment partie, comme autant de manifestations d’une parole, d’une “voix” distincte. Cette voix a besoin de vecteurs pour se perpétuer (mais aussi pour se transformer), et pendant longtemps, les seuls vecteurs de communication disponibles ont été oraux, d’où l’importance de la tradition orale en Bretagne. Cette oralité n’est pas qu’affaire de langues au sens strict, puisque la musique par exemple est aussi une forme de langage bien codifié.
La perte d’une langue constitue donc forcément un assèchement du potentiel d’expression, et le déclin du breton et du gallo a forcément déjà des conséquences sur l’évolution de cette “voix bretonne”. Ceci étant, dans le même temps, les vecteurs non verbaux se sont multipliés et constituent désormais une part importante de notre potentiel de transmission, d’acquisition et de transformation. Ces nouveaux vecteurs sont tout aussi légitimes que les langues et ont potentiellement un “rendement” qui leur est bien supérieur.
Quand on voit que la plupart des écoles de musique et de danse affichent complet, il y a tout lieu d’être très optimiste quant à notre capacité à développer encore ce “coeur vivant” de l’identité. Ces considérations n’enlèvent rien par ailleurs à la nécessité de procurer aux langues les conditions propres à autoriser la continuité de leur transmission, fût-ce par des moyens dits “artificiels”.
Pour moi, le second degré, la dérision et l’humour peuvent être une conséquence de la honte de notre culture d’origine. Les Bretons compléxés font rire la galerie pour attirer le regard des franco-parisiens et leur montrer qu’il n’ont désormais plus rien à voir avec ces bécassines et autres bretonneries. Les t-shirts bretons qu’on voit un peu partout suivent également cette idée.
Les gallois n’ont pas de complexe face à Londres. Quand il rappent dans leur langue, ça “déchire” et quand ils font de l’humour, ce n’est pas sur le dos de leur pays :
http://www.myspace.com/dybll
http://www.youtube.com/watch?v=3OckWKBaMj4
http://www.myspace.com/ydiwygiad
Dans la musique comme dans la culture dans son ensemble, il reste une culture offiielle dictée d’en haut et puis une culture populaire.
Lorsque les bretons connaitrons leur culture, ils pourrons appréhender naturellement leur tradition musicale, entre patrimoine et création. On fonctionne souvent en culture “hors-sol” dans la tradition!
Si les musiques et musiciens de tradition vont sans complexe se métisser dans les influences et courrants artistiques plus plus divers, il existe toujours des clichés énormes sur la musique traditionnelle: folklore, biniouserie… c’est comme le gortex, ça passe dans un sens mais pas dans l’autre!